Apprendre de l'artiste

"De l'art, nous avons à prendre de la graine" J. Lacan

  • Apprendre ?

    "(...) le seul avantage qu'un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c'est de se rappeler avec Freud qu'en sa matière, l'artiste toujours le précède et qu'il n'a donc pas à faire le psychologue là où l'artiste lui fraie la voie" Jacques Lacan, Autres écrits, Hommage fait à Marguerite Duras, p192.
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Posts Tagged ‘cinéma’

Ou comment Coppola croit en l’inconscient.

Posted by vrdriguez sur 26 octobre 2012

Twixt est le nom du dernier film de Francis Ford Coppola. L’ambiance y est étrange, inquiétante. La lumière, sensationnelle. Le blanc et le rouge dominent sur des tons bleus et noirs. L’histoire : un écrivain fauché, sur le déclin, en mal d’inspiration, qui a perdu sa fille et dont le mariage bat de l’aile arrive dans un bourg. Et il fait un rêve : il rencontre de nuit dans la forêt non loin d’un village dont le clocher aux quatre cadrans indique des heures différentes, une jeune fille vampire au teint diaphane, bagues aux dents comme tous les jeunes d’aujourd’hui et des enfants fantômes qui font irruption d’une tombe en criant et courant comme s’ils sortaient de classe en plein après-midi. La jeune fille morte-vivante chemine à ses côtés et lui demande : « Est-ce-que je te fais peur ? ». Qu’est-ce que tout ça peut bien vouloir dire ? Et où tout cela nous mène-t-il ? Le spectateur n’en sait rien. L’écrivain non plus. Edgar Allan Poe arrive alors dans la scène. L’écrivain lui demande : Quelle va être la fin ? E. Poe lui répond : « Vous le savez ».

Le début de Twixt correspond très exactement au rêve fait par F.F Coppola lui- même. Jusqu’à ce moment du film, le rêveur, c’est lui. L’écrivain (il aurait aimé en être un) raté, c’est lui. Le déclin, eu égard à son œuvre, c’est le sien confie-t-il dans un entretien (Cahiers du cinéma n° 677).Ce rêve énigmatique va constituer une aubaine pour le cinéaste-écrivain. Jusqu’au moment de la question: quelle va être la fin ?

Le film, nous dit Coppola a débuté dans le confort, dans un sentiment  «d’irresponsabilité », avec l’idée qu’il serait amusant de tourner près de chez lui (à quelques kilomètres à peine. Le bourg d’ailleurs existe vraiment), de dormir dans son lit et de voir tous les jours sa petite fille Gia, 20 ans, qu’il a choisie comme assistante parce qu’elle veut devenir cinéaste.

Le retard dans l’écriture du scénario, tout juste avant le début du tournage, conduit peu à peu Coppola à comprendre que l’écrivain, E. Poe et lui-même ont quelque chose en commun. Et il relie leurs trois histoires autour de trois morts: celle de la fille de l’écrivain, fictive, celle de la femme chérie d’E. Poe et celle du fils de Coppola Gian-Carlo (père de Gia) disparu il y a 20 ans tragiquement d’un accident de hors-bord. Ce lien, inaperçu jusque-là, va conduire Coppola à remanier son film. Inoubliable scène où l’écrivain et Poe, tous deux au bord d’une falaise assistent en contrebas à la projection sur des flots tumultueux de l’image de la fille de l’écrivain, traversée de part en part par un hors-bord. Coppola : j’ai pris conscience qu’il y avait une vérité que je devais offrir dans le film. Vous connaissez cette expression de la langue anglaise : « put your money where your mouth is ».J’ai mis en acte ce qu’E. Poe et moi-même partagions, c’est-à-dire la perte tragique de quelqu’un. Et je savais que le film entier parlait de la perte. D’un enfant, d’une femme, du succès, de l’estime de soi, d’un mariage.

Coppola va modifier la fin qu’il avait imaginée à son histoire pour tourner celle issue du savoir retrouvé sur la mort de son fils. En songe, E. Poe lui avait dit : « Vous le savez ». Nul doute que ce dire aura résonné comme le « Tu peux savoir » lacanien. La levée du refoulement concernant son fils le démontre. Twixt est un film extraordinaire et Coppola un cinéaste qui se laisse déranger par l’étranger qu’il est à lui-même. En psychanalyse c’est ce qu’on nomme une éthique.

 

Florence Negre

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