Apprendre de l'artiste

"De l'art, nous avons à prendre de la graine" J. Lacan

  • Apprendre ?

    "(...) le seul avantage qu'un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c'est de se rappeler avec Freud qu'en sa matière, l'artiste toujours le précède et qu'il n'a donc pas à faire le psychologue là où l'artiste lui fraie la voie" Jacques Lacan, Autres écrits, Hommage fait à Marguerite Duras, p192.
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Archive for the ‘nom-du-père’ Category

Ceci n’est pas de la danse

Posted by vrdriguez sur 17 octobre 2012

Applaudissements contraints, public comme sonné, interprètes au maintien grave, pas de sourires accrocheurs, on ne rigole pas à la sortie du théâtre Garonne ce soir d’octobre à l’issue de la représentation par la compagnie Maguy Marin du spectacle intitulé noctunes, sans majuscule et au pluriel.

On ne rigole pas, mais on s’y attendait! Ici le divertissement démagogique est banni : « nous sommes en colère » avertissent les créateurs de cette nouvelle pièce, Maguy la chorégraphe et Denis le « preneur » de sons. Ils divisent le temps de la représentation entre ombre et lumière, entre oeil et oreille, entre visuel et sonore, dans l’alternance chronométrique de tableaux et d’interludes, aiguisant la curiosité attentive du spectateur par le suspens d’épiphanies interrompues juste avant qu’on ait le loisir de s’y retrouver, de s’y reconnaître, d’en jouir.

Ascèse volontariste d’une succession d’énigmes plus ou moins déchiffrables, de propositions triviales ou savantes, d’énonciations quotidiennes ou littéraires proférées par les danseurs dans leurs langues maternelles sans souci de traduction, privilégiant le son sur le sens, le sensible sur l’intelligible, l’émotion sur la compréhension.

Sur la plateau vidé, encadré latéralement par des coulisses à claire voie, émergent par surprise personnages et éclairages : assis sur une chaise un homme endormi ouvre le ban, une femme à la même place le referme et sa posture abandonnée à la limite de l’obscénité prend le spectateur en flagrant délit de voyeurisme. Honte assurée. Et éveil à la dimension politique de la série, intention assumée par les auteurs « Nous sommes en colère. Nous devons trouver les mots, les gestes pour exprimer cette douleur du monde, son injustice ».

Après coup demeurent des éclats de mémoire : un gisant anonyme, visage écrasé au ras du sol et plus tard même posture mais un chapeau vietnamien le situe dans l’histoire; un homme, puis une femme mangent seuls, assis par terre, un fruit, puis des noix craquantes; un autre fait face au miroir ou à un portrait tandis que le suivant regarde couché sur le dos, plusieurs images tournées vers le public; deux hommes jouent aux osselets et commentent en espagnol, deux filles échangent de joyeux secrets, s’offrent des robes colorées; une prostituée attends, une autre insulte le client d’un « crétin » véhément; un guitariste accompagne une chanteuse, puis une autre; six personnages impriment leurs mains « négatives » sur un mur-tableau noir et plus tard exposent leurs gants luminescents; quelqu’un écrit « je suis grec » en cyrillique, « je suis tunisien » en arabe tout comme Kennedy solidaire de Berlin divisé.

Des pierres surgissent bruyamment, envahissent la scène, éparpillées ou rassemblées en tas dans un effort vain pour s’en défaire, tel un lied motif elles restent là à demeure. Eboulement de ruines ou armes de la révolte?

Contrairement à d’autres pièces de Maguy Marin où les interprètes se présentaient d’emblée face au public, ils apparaissent ici le plus souvent de dos, silhouettes anonymes, figurants interchangeables sur la scène d’un monde atomisé; affairés ou en attente, ils surgissent et disparaissent sans préavis, circuit sans fin de solitudes juxtaposées, de duos furtifs, de déambulations inquiètes en une scénographie minimaliste, quand forme et fond se rejoignent pour « soulever les questions sans devoir dire ».

De (trop) rares touches d’humour, quand une poupée martiniquaise incarne la France, coloniale!

Quelques moments de poésie, un rideau blanc , une poche plastique sous le vent évoquent une installation d’Annette Messager, une femme plume un volatile et l’on pense à la performance de la cubaine Ana Mendita, une soubrette figée tremble avec son plateau et voilà Jeanne Moreau dans les Mémoires d’une femme de chambre.

Mais est-ce bien ce que nous venons de voir ou bien cherchons nous, de force, à inclure ce matériau énigmatique, hors sens dans les cadres sécurisants de la culture? à situer le non-su dans le cadre du savoir? à traduire, délimiter, interpréter ce qui excède, interroge, angoisse? à retrouver dans le chaos des séquences une référence connue, à réduire ce réel « impossible à supporter »?

Dans le précédent opus intitulé Salves nous étions, en un dispositif proche, quasiment mitraillés de visions souvent brutales, affrontements exacerbés, chutes, transports de corps, déplacements collectifs. la guerre, les camps, la lutte, les solidarités…mais un monde où chacun retrouvait des images déjà vues, où l’on pouvait avoir encore envie de dresser des tables à festins.

Nocturnes abandonne cette veine d’un optimisme parfois grinçant, pour présenter un univers déserté, aride, sans plus de tendresse, d’hommes et femmes rarement sereins, le plus souvent seuls et perdus dans un brouhaha rythmé de pas obsédants, à se demander ce qui s’avance, va arriver, si ce n’est déjà là.

« Ceci n’est pas de la danse ». C’est une occupation répétitive du temps, un découpage aléatoire de l’espace, une mobilisation minimale des corps, une mise en images évanouissantes.

Répétition, aléas, corps, apparition,disparition, n’est ce pas là le régime de cet inconscient réel que la psychanalyse redécouvre en ces temps de crise.

« L’artiste fraie la voie » et nous le vérifions encore une fois.

Ce n’est pas pour nous rassurer, mais pour nous empêcher de dormir.

Christiane Terrisse

15 10 12

Les citations sont extraites de l’interview publié sur le site http://www.theatregaronne entre Maguy Marin, Denis Mariotte, Jacky Ohayon et Marie Brieulé.

Le spectacle intitulé nocturnes a été crée le 19 Septembre à Lyon, présenté à Toulouse du 11 au 13 Octobre, et dans le cadre du festival d’Automne à Paris.

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Une séparation

Posted by vrdriguez sur 23 août 2011

Prochaine séance du séminaire consacrée au film d’Asghar Faradhi Une séparation

Le vendredi 16 Septembre 2011 au cinémas l’ABC, 13 rue Saint-Bernard, 31000 Toulouse

Consultez le synopsis 

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Harry Crews – Eveillé dans un cauchemar Nothing but a nigthmare

Posted by eduasca sur 22 janvier 2011

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Projection-Débat « LA ROUTE » de John Hillcoat

Posted by eduasca sur 23 février 2010

La catastrophe a eu lieu. Dans un monde dévasté, couvert de cendres, un père et son fils errent sur une route, poussant un caddie rempli d’objets hétéroclites et de vieilles couvertures. Ils sont sur leurs gardes car le danger peut surgir à tout moment. Ils affrontent la pluie, la neige, le froid. Et ce qui reste d’une humanité retournée à la barbarie. Cormac McCarthy raconte l’odyssée de ces deux personnages dans son récit dépouillé à l’extrême. Prix Pulitzer 2007, La Route s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires aux Etats-Unis. Il a été publié en France aux Editions de l’Olivier.

John Hillcoat est né en 1961 dans le Queensland (Australie) et a grandi à Hamilton, Ontario (Canada). Dans sa jeunesse, ses tableaux ont figuré dans l’Art Gallery of Hamilton. Il a beaucoup travaillé avec Nick Cave et avec le groupe Depeche Mode. Son film, La Route, adaptation du roman de Cormac McCarthy a été présenté en 2009 au Festival du Film de Toronto.

John Hillcoat (deuxième en partant de la droite) avec les comédiens de La Route

Cormac McCarthy est né à Providence (Rhode Island) en 1933. Couronnée par le National Book Critics Circle Award et le National Book Award, son œuvre est considérée aujourd’hui comme l’une des plus marquantes de la littérature américaine contemporaine.

« Autrefois il y avait des truites de torrent dans les montagnes. On pouvait les voir immobiles dressées dans le courant couleur d’ambre où les bordures de leurs nageoires ondulaient doucement au fil de l’eau. Elles avaient un parfum de mousse quand on les prenait dans la main. Lisses et musclées et élastiques. Sur leur dos il y avait des dessins en pointillé qui étaient des cartes du monde en son devenir. Des cartes et des labyrinthes. D’une chose qu’on ne pourrait pas refaire. Ni réparer. Dans les vals profonds qu’elles habitaient toutes les choses étaient plus anciennes que l’homme et leur murmure était de mystère. »

Cormac McCarthy

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Du trauma au style, par Christiane Terrisse

Posted by vrdriguez sur 9 décembre 2001

Entretien avec Chloé Delaume. Dimanche 9 Décembre 2001

CT : Quand j’ai lu votre livre Le cri du sablier j’ai immédiatement pensé à l’oeuvre de Louise Bourgeois La destruction du père, père destructeur et à détruire. Elle a su, à partir du traumatisme initial, créer un style par un morcellement du corps dans sa sculpture. Votre travail sur la langue réalise la même opération par un éclatement du vocabulaire et de la syntaxe.

CD : J’écris pour rester debout, pour dépasser ça. Si j’utilise des archaïsmes, des formes précieuses c’est pour aller chercher des choses mortes dans la langue française, et pour les faire vivre un peu. La langue était le seul domaine vivant dans lequel je me réfugiais et les personnages de fiction m’apparaissaient plus réels que ceux de la réalité. Le seul mode de communication avec ma mère passait par là, c’était son domaine dont le père était exclu, même s’il maîtrisait le français il y avait des glissements sémantiques, ma mère le reprenait, les seules fois où elle lui tenait tête c’était là-dessus, l’équivalent du savoir que lui n’aurait jamais.

CT : Vous vous êtes appropriée cette part à elle qui lui échappait à lui.

CD : Oui, et c’est devenu un goût personnel. Mais la question du pseudo s’est posée, je voulais changer.

CT : L’assonnance entre Chloé et clouée est donc fictive?

CD : Oui, je l’ai fondée de toutes pièces. Chloé c’est Vian, le cancer du nénuphar, et puis pour Delaume, j’ai gardé l’initiale D et je voulais un nom à particule, un côté balzacien que j’aime bien. Je voulais jouer sur la langue comme dans Alice. Ce qui m’attristait enfant c’est qu’Alice etait blonde chez Disney. Il n’y a pas de blondes dans ma famille, sauf la fille des hébergeurs! Ce terme des hébergeurs ne m’est venu pour les nommer qu’avec le bouquin, à l’adolescence je disais “ je rentre à la gargotte des Thénardiers ”. Pour la réecriture de la perception de l’histoire j’ai compris que stylistiquement je ne pourrais pas tenir sur des gens fixés sur le ménage, et que je n’avais plus d’animosité. Avec eux la torture portait sur le langage, il fallait me redresser en permanence.

CT : L’épisode de la loutre, de l’outre et du mot outrée est réel lui?

CD : Oui, dans cette interrogation par rapport aux mots j’ai appris que la langue est une matière vive. A cette période, à l’école on m’avait fait travailler le poème de Desnos sur la fourmi, j’avais demandé “ mais quel est ce travail bizarre avec les mots? ”, je m’étais amusée à faire toute seule à la maison des poèmes et je me suis rendue compte qu’on avait le droit de créer soi-même, pas seulement de répéter comme un perroquet ce qui avait été fait. Ma mère faisait des parodies pour des amis ou lors d’anniversaires, des détournements sur “ O saisons O chateaux ” et autres, elle intégrait les divers évènements sous formes de blagues en alexandrins, avec des mots courants ou super-sophistiqués.

CT : Il y a maintenant dans votre écriture un côté baroque.

CD : Le baroquisme c’est étymologiquement la perle tordue, la préciosité des églises autrichiennes, à la limite du bon goût, du trop. Ce que j’aime le plus c’est détourner les clichés, jouer sur les hypothèques. Les fleurs bleues de Queneau est pour moi un livre parfait, avec des références aussi bien à la littérature qu’aux chansons.

CT : Comme votre allusion à “ tonton est mort d’avoir oublié de respirer ” de Pierre Perret.

CD : C’est une chanson qu’on chantait à la maison, mais il y a aussi dans la BD d’Astérix en Corse l’enfant qui dit ça et ils ont tous peur que la môme y passe. Mes premières idées de suicide ont été d’arrêter de respirer, la défénestration aussi, mais j’avais le vertige! après j’ai pris des médicaments. Le corps médical a toujours dédramatisé, comme un numéro de cirque, un folklore d’adolescente, ils ne voyaient pas la peine très grande. J’étais sur médicalisée, une boite de lexomil durait une semaine, ma plus grosse dépression à 22 ans je ne suis toujours pas en capacité d’en savoir la cause. La déréalisation est d’autant plus forte, j’avais l’impression d’être gateuse avant l’âge, et puis une complaisance, si “  je suis foldingue ” je peux ne rien faire du tout de la vie à part errer.

CT : Dans votre livre le psychanalyste n’est pas ménagé.

CD : Le dernier que j’ai rencontré, ce qu’il m’a dit est criminel : il y a cinq ans, j’ai été hospitalisée en neurologie aprés une TS, quand je suis sortie la clinique m’a donné les coordonnées de quelqu’un, j’y suis allée et ai livré les faits bruts de décoffrage. Sa conclusion a été géniale “ alors concrètement vous allez à la fac, vous avez eu votre année, vous avez un travail, donc vous vous noyez dans un verre d’eau ”. Je suis ressortie, je me suis dit “ c’est pas pour moi ” ça ou la parole en doute. J’avais l’habitude, enfant, de raconter des bobards pour cacher ce qui se passait à la maison, il a fallu pendant dix ans que je ne parle pas du décés, ils disaient “ l’accident ”, que je les appelle papa et maman pour la petite, dire qu’ils étaient mes parents ça me génait mais ils me répondaient “ mais on est parents ”. Je finissais par tout déformer de ma biographie. Je suis allée dire ça à un psy “ voila, je ne sais pas ce qui se passe, je mens mais j’en suis affectée toute la journée ” là dessus je parle de mes parents, de mon oncle et il me répond “ comment je peux vous croire si vous arrivez en expliquant que vous mentez ”. A l’école le révisionnisme, le négationisme me fascinaient complètement, en prenant un texte de Faurisson on pouvait constater que les mots étaient vrais et la conclusion fausse. Donc il fallait en passer par une maîtrise de la langue.

Je ne regrette pas de ne pas avoir eu de bons interlocuteurs, si j’avais pu restituer les faits avec les bons mots je ne me serait pas heurtée à toutes ces difficultés et à la nécessité de les nommer, de dépasser l’illisibilité du début, quand j’étais engluée dans la scène fondatrice, qui m’a alors vraiment re-hantée.

CT : Comment cherchez vous?

CD : Dans le dictionnaire Robert classique ou sur internet je me promène, je vais voir les synonymes, les mots bizarres, je résume en deux lignes les définitions.

CT : Comme votre mère vous l’indiquait;

CD : Oui, la même chose. J’utilise comme dans les ateliers de l’Oulipo la notion de contrainte, mais seule. Ma référence absolue c’est Perec dans La disparition. Sinon je mets des livres sur ma table, Racine, Nerval pour prendre une page, des citations, des symboles, faire des détournements. Dans Les mouflettes d’Atropos j’ai repris tous les mots avec des astérisques de la réedition des 1001 nuits de Rimbaud pour Une saison en enfer et le Illuminations. Il y a des moments où ça sort tout seul mais j’aime bien aussi le côté cuisine, m’imposer un truc et me dire “ par quel bout je le prends pour que ça rentre ”. En tant que lectrice j’adore deviner ce qui a été détourné, à faire, c’est encore plus rigolo.

CT : En tant que lectrice, j’ai été arrétée par le mot clinamen.

CD : Ce mot m’est très familier, fondateur dans le docteur Faustrol de Jarry, mais aussi dans Jurassic Park quand Baldwin, le matheux, explique à l’enfant la disparition des dinausores ,il prend une goutte d’eau et dit “ tu vois la goutte elle tombe toujours comme ça et à un moment donné elle glisse là , il y a un clinamen, un changement de trajectoire”. Ce mot sonne comme il est, le cli-namen, la chute et ça glisse.

CT : c’est un travail sur le son et le sens

CD : Oui, pour me venger de la linguistique, de l’approche scientifique, mathématique du langage passé à la moulinette. Alors que les commentaires composés, les figures stylistiques j’adore! trouver l’oxymore, le zeugme, l’anacoluthe, la synecdoque… tous ces noms me ravissent, on peut soi-même en rajouter, chercher la petite bête.

CT : Quand vous êtes vous aperçue du lien entre les mathématiques et les chiffres arabes?

CD : L’année de terminale même en m’appliquant je n’y arrivais pas, un vrai blocage avec des malaises physiques. La question “ pourquoi ” et la réponse du père “ ça c’est en attendant, un jour je te tuerai ”. C’est autobiographique, avec un côté “ tu l’as dit, mon chéri, tu es mort, d’accord mais tu l’assumera ” cette scène sans témoin. Quand on m’a appris que j’avais le prix Décembre j’ai hurlé “ j’ai niqué papa! j’ai niqué papa! ”, le mot est parti tout seul, mais c’est vraiment ça. Depuis c’est dépassé mais je me dis “ ça n’aura pas été subi pour rien ”, avec depuis le début l’idée de ne pas leur donner raison. J’ai entendu le terme de résilience, j’ai repris le mot.

CT : Comment vous est venue la trouvaille du sablier?

CD : Grâce à une amie, la dessinatrice du frontispice.. Elle avait fait toute une déclinaison de dessins de femmes tordues comme la femme-ciseaux, elle me montre la femme-sablier et m’en donne un tirage; Le soir même le titre est venu et le reste après.

CT : Décidemment la parenté avec Louise Bourgeois se précise, dans ses dessins elle a produit une série de femmes-maisons qui illustrent ce qui du féminin exède le domestique, et elle a sculpté la femme-couteau, la femme spirale.

CD : Cette image m’a donné une direction. Depuis deux ou trois mois je ne savais par quel bout commencer, il me fallait une métaphore filée sinon ça ne m’intéressait pas en tant que lectrice Avec le sable j’ai tout ce que je veux faire avec la langue, la défossilisation, la matière dont on n’arrive pas à se débarasser, le grain facile à décliner, la connotation arabisante, la notion d’arène…En cherchant sur le dictionnaire j’avais une page de cahier remplie d’annotations, d’archaïsmes, à partir de là ça tout s’est mis en place.

CT : Dans votre premier livre vous ne disposez pas de cette orientation et vous procédez “ à la manière de ”, en parodiant plusieurs genres.

CD : Les mouflettes d’Atropos sont un premier livre, vomi plus qu’écrit, fait dans la haine à tous niveaux sur les dix mois que j’ai passé dans le bar. Il y a tellement de plages de temps où il ne se passe rien que je prenais des notes, c’était ma manière à moi de ne pas pêter les plombs.

CT : Qu’est ce qui vous a poussé à aller jusque là?

CD : A Montpellier mon côté icono-trash, et puis je n’arrivais pas à trouver du boulot, et la vraie curiosité de voir ce qui se passait de l’autre côté, pas un truc sexuel mais une espèce de fascination, quelque chose aussi de l’ordre du “ je ne craque pas, je peux aller dans les bas-fonds et je me tiens bien. A Paris c’était vraiment une dérive personnelle,( je ne suis pas portée sur les substances sinon je pense que je me serais camée ), dans la dénégation de soi totale, on rentre, on n’est plus soi, on a un rôle à tenir, chacune son créneau, moi j’étais la bourgeoise rigolote. Ca devient étrange parce qu’on a un rapport au corps complètement déréalisé, on se voit faire et on ne se voit pas du tout, il y a un blanc.

Quand je commençais à écrire sur Les mouflettes, j’écrivais le texte Prostutuationnisme pour la revue EVIDENZ, je l’avais lu aux filles qui à partir de là m’ont parlé de leurs énormes problèmes avec le père qui mettaient la mère au tapin ou consommaient. Il a fallu que je finisse Les mouflettes pour me rendre compte que j’avais été concernée en premier lieu, que j’avais des souvenirs : le père me baladait en voiture, allait à Pigalle, prenait une fille et me laissait devant l’hôtel.

CT : Louise Bourgeois relate une scène similaire dont elle a été le témoin indigné :  son père dans une boite de nuit fait défiler les prostituées et décerne à chacune une appréciation notée, comme un maquignon au marché.

CD : Pour ma mère il y a eu aussi une descente du piédestal quand j’ai récupéré ses cours, ses bonnes copies; elle qui pour moi détenait tout avait comme auteur favori Maupassant, détestait Beckett et Ionesco alors qu’elle avait eu la chance de vivre à l’époque de tous ces auteurs. La chute! Au moment de l’inscription au Capes je me suis rendu compte que j’allais faire ce que maman avait raté, alors j’ai arrêté mais après je ne savais plus que faire.

CT : Vous avez alors fréquenté les situationnistes?

CD : Oui car la génération Mittérand on ne peut plus être dedans, il n’y a plus de message. Chez les situationistes il y avait Agamben et le rêve d’une communauté politique. Ce qui m’intéressait chez eux c’était la restauration par la langue du partage de la détermination des sexes,( Quand je suis tombée sur le personnage de Lilith dans la Genèse j’ai compris que depuis que les hommes racontent l’histoire de l’humanité la méchante fille est là) mais en fait pendant qu’ils se prenaient la tête sur Heidegger ou sur “ la femme on en fait quoi? ” avec une autre fille nous faisions la cuisine. Je ne comprends même pas comment j’ai pu passer un an chez eux. Ce n’était pas du temps perdu, c’est du temps fini.

CT : Vous terminez votre texte par “ maintenant il faut régner ”

CD : C’est la phrase de Bérénice, ça veut dire durer à la même place, ne pas en descendre, tenir sa position. Cela ne sera pas facile mais comme pour tout le monde. Je n’ai plus d’excuse et c’est plutôt bien, avant quand ça ne marchait pas, l’entourage disait “ attends avec tout ce que tu as dépassé, c’est déjà bien ”. Je n’étais jamais perçue pour ce que je faisait moi, mais au regard des épreuves antérieures, c’est le contre point des filles de… qui sont toujours obligées d’en faire plus. Dans la démarche d’auteur on fait avec ce qui a été fait mais on le prend comme matériaux et que comme matériaux. Ni le côté englué sous l’héritage, ni le côté je crache parce qu’ils n’ont rien compris. En politique on trouve un processus assez similaire.

CT : Vous dites “ elle ne parlera plus qu’au futur antérieur ” (p 20) c’est le temps du sujet, sur le mode du “ ça aura été ”

CD : Je crois au destin tracé, au choc en retour, comme les sorcières. Le film Le hasard de Kleikoswki l’illustre au mieux, ça me conforte un peu. Avant j’avais l’impression d’être la pharmakos de service, “ appelez-moi Iphigénie car je vais y passer ”, depuis peu je me dis que tout ça était effectivement étudié pour, que ce n’est pas grave si je n’ai pas pu faire kagne et hippokagne, en fait je suis auteur., mais j’avais l’impression d’être une usurpatrice et le surinvestissement actuel de l’entourage et des médias, c’est trop!

CT : Il va falloir faire attention que les petits cochons ne vous mangent pas!

CD : Je vais entrer comme lectrice dans la maison d’édition, faire une émission à France Culture sur les revues de poésie, et puis je vais travailler à une troisième livre.

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