Apprendre de l'artiste

"De l'art, nous avons à prendre de la graine" J. Lacan

  • Apprendre ?

    "(...) le seul avantage qu'un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c'est de se rappeler avec Freud qu'en sa matière, l'artiste toujours le précède et qu'il n'a donc pas à faire le psychologue là où l'artiste lui fraie la voie" Jacques Lacan, Autres écrits, Hommage fait à Marguerite Duras, p192.
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Interview de Brigitte Cornand

Posted by vrdriguez sur 31 janvier 2010

La rivière gentille
paru dans la Lettre Mensuelle de l’Ecole de la Cause freudienne

CT- Brigitte Cornand la sortie de votre film « La Rivière gentille » coïncide avec l’exposition que le Centre Georges Pompidou consacre ce printemps à Louise Bourgeois, mais ce n’est pas le premier film que vous  réalisez sur cette artiste.

BC- En effet j’ai commencé en 1995 par une vidéo de 55 minutes intitulée  « Chère Louise », ensuite « Mes travaux en cours » coproduits par le Musée inter contemporain de Bordeaux sont sortis à l’occasion des 90 ans de Louise, « C’est le murmure de l’eau qui chante » accompagnait l’installation sonore du Musée de Tokyo en 2002, ce portrait de 90 minutes suivait l’élaboration de son travail entre 1996 et 2002. Le dernier film « La Rivière Gentille »  est entièrement tourné à son domicile à Chelsea, il dure 100 minutes, c’est « une exploration lente » de  son quotidien.

CT- Comment vous situez vous par rapport aux films d’art ?

BC- J’estime que ça n’a rien à voir ! Quand je veux faire un travail avec un artiste je sais que je vais y passer du temps, que je ne vais pas parler, que ça va se faire petit à petit, que les choses vont se déclencher par le biais, avec l’aide de ma patience. C’est vraiment une règle que je me suis donnée : « moins on m’entends, mieux c’est ».

CT- Comme dans une psychanalyse

BC- Oui, d’ailleurs Dennis Oppenheim avec qui je travaille actuellement me dit « c’est bien parce que j’ai un shrink , terme argot pour dire psychanalyste, qui m’écoute et en plus ne me demande pas d’argent, c’est génial ! ».

CT- Mais il y  faut du temps

BC- Bien sûr, c’est montrer comme un journal, avec l’idée du temps, comme un moment avec des gens qui font partie de ma vie, que je connais, Annette Messager, Christian Boltanski, Louise c’est un engagement dans la durée. Je ne veux pas intervenir, entrer dans un discours avec des « je pense que », j’essaye de saisir la vie et l’œuvre, comment ça se fait avec cet inconscient dont Louise dit qu’il est son ami.

Avec Louise ça s’est déclenché avec le premier film, quand elle a vu le résultat elle n’en revenait pas, d’une certaine façon ça ne ressemblait à rien de ce qu’ils connaissaient. Jerry, je me rappelle était plutôt réservé. Puis quand Jerry et Louise ont vu le résultat ils étaient très contents car l’œuvre, le travail, la vie ça fait une écriture. La maison de Louise c’est une œuvre, Jerry aussi est une œuvre et ça me plait d’être là dedans, dans ce bric-à-brac, les choses sont comme des pépites,  des diamants. Quand elle parle, quand elle écrit on est transportés dans un autre univers. C’est pour ça que j’aime bien cette photo pour annoncer le film, on voit que c’est vraiment une personne d’un autre temps, elle est assise à sa table, elle porte le grey coat, l’éternel grey coat, c’est le soir,  quand elle se met au travail, vers cinq heures.

CT- Avez-vous besoin de cette intimité pour filmer ?

BC- Oui, avec Louise nous sommes très proches, nos histoires ont des points communs. Elle m’a laissé énormément d’espace de liberté mais j’ai été très respectueuse de ce qu’elle me donnait.

Avec elle j’ai changé complètement ma façon de travailler, au début j’avais un chef opérateur, des câbles partout, un preneur de son mais ça perturbe de rentrer dans  l’atelier ou dans la maison de ces artistes à l’ancienne, alors pour ne pas les déranger et moi pour ne pas être dérangée dans l’idée que j’ai de ce travail j’ai tout supprimé.

CT- Grâce à de nouveaux outils.

BC- Des instruments de travail, la vidéo, les petites caméras numériques, le super huit, ont permis cette révolution mais aussi  des rencontres, avec Jonas Mekas entre autres. Au début j’avais commencé par une petite série de portraits de trois minutes avec un type à la caméra (elle pesait de 15 kilos) et un preneur de son ; ensuite j’ai fait une émission tous les Dimanches pour Canal + en clair, sur l’art contemporain, ça durait cinq minutes, ils avaient trouvé un titre un peu graveleux  pour attirer:Tranches de l’art.

CT- Tranches de lar-d !

BC- Non, de L’a-r-t.  En travaillant sur un film autour de Andy Warhol j’ai rencontré son mentor Jonas Mékas, chef de file des cinéastes indépendants de NY, à l’initiative d’ une coopérative de cinéastes expérimentaux ; il m’a dit « pourquoi tu travailles comme ça ? Tu garderais beaucoup plus d’argent pour toi, et en dépenserais moins sans  réalisateur ni caméraman » Il m’a convertie mais je l’ai converti aussi : il avait une grosse Bolex et je lui ai dit «  mais Jonas il y a des petites caméra numériques – I am against vidéo caméra ! » ( Il est lituanien et a un accent comme ça ) puis il a changé lui aussi.

CT- Ces artistes de « votre famille » sont inspirés par leur histoire et par l’Histoire.

BC- Annette parle à ses sculptures comme si elles étaient ses enfants, elle prend des objets  bien réels qu’elle choisit et comme Louise elle invente avec sa culture, sa réflexion un autre vocabulaire, de nouvelles formes, des objets nouveaux. C’est ce qui me fascine.

CT- Quand Christian Boltanski construit un labyrinthe avec des boites de biscuits il atteint l’universel.

BC- Ca nous touche car ce sont des choses que l’on reconnaît, qui nous rappellent quelqu’un, une odeur ou un goût. Louise aime bien les madeleines !

CT- Ce qui revient toujours à la même place, comme ces réunions du Dimanche. Est-ce la suite de son activité d’enseignante dans des écoles d’art ?

BC- Aujourd’hui c’est une routine, mais elle dit que quand on vieillit la routine est nécessaire, elle montre qu’elle est vivante et qu’elle a toujours de l’autorité. Les artistes importants ne l’intéressent pas, elle préfère les jeunes qui lui amènent des informations sur l’extérieur car elle ne sort plus depuis dix ans. Quand son mari a disparu il fallait combler ce vide, comme elle aime bien avoir des visites elle donnait des rendez vous toutes les heures, pas en pack comme maintenant mais deux par deux. Elle m’avait dit « Les enfants s’ennuient le Dimanche », encore un morceau d’enfance. Comme pour la musique. Quand elle a écrit le poème Otte pour l’exposition « Masculin, Féminin » elle me l’avait fait lire et m’avait dit « J’aimerais bien faire une rap session », Je n’avais rien répondu mais j’avais enregistré et demandé à un copain de faire un arrangement musical. Elle a adoré et ça a réveillé les leçons de piano, la musique, les comptines. Mais c’est aussi lié à l’âge, elle a moins de facilités pour manier les scies, le fer à souder et le masque que je lui ai vu porter, alors elle se sert de ce qui est le plus proche, la voix ; Elle a encore une belle voix et peut créer une œuvre sonore comme celle présentée en 2002 au Palais de Tokyo. D’ailleurs les titres de deux de mes films sont des citations de poèmes que Louise récite ou chante.

Il y a 11 ans je devais faire un film sur le photographe mexicain Manuel Alvarez Bravo qui est mort l’année dernière. Quand je l’ai vu il était en chaise roulante, il ne pouvait presque plus parler mais il continuait à travailler, il photographiait tout ce qui l’entourait, un morceau de rideau, un arbre. L’exposition a été un chef d’œuvre. Ca m’est resté et  j’interprète le choix de Louise à partir de cette expérience, avec la voix elle peut continuer à créer à partir de son intérêt pour le langage, pour les mots. Avec elle je deviens plus curieuse, plus cultivée, elle s’intéresse à tout, nous recherchons sur le dictionnaire ou à l’ordinateur la précision, et quand elle est satisfaite du résultat elle s’écrie « c’est ça !» avec un enthousiasme juvénile. J’aime la manière dont elle transforme tout en poésie avec une grande liberté.

CT- De votre film on peut aussi dire «  c’est ça ! » car on y retrouve exactement l’ambiance de son domicile à Chelsea. Il est émouvant de la voir tracer à l’aquarelle les silhouettes exposées dans la dernière salle, celle de 2007.

BC- Elle est contente de faire ces femmes avec cinq mamelles, 1-2-3-4-5, c’est la famille. Elle fait beaucoup de choses comme ça avec le graveur sur cuivre, elle a de l’énergie

J’ai bien aimé l’installation de Paris, plus ramassée, plus sombre et inquiétante qu’à Londres, comme dans un grenier on peut confondre, c’est bien dans son esprit. Le cabinet de curiosités donne l’idée de son génie imprévisible, avec une certaine cruauté.

CT- C’est vrai qu’elle est imprévisible ! J’ai toujours un peu peur qu’elle me jette sans préavis, sur un mot de trop.

BC- Ma grand-mère était comme elle, ce même caractère, elle cassait des trucs, personne ne pouvait lui résister alors avec Louise je n’étais pas impressionnée et même très contente de retrouver ce spectacle, cette violence. Louise a changé ma vie, je suis allée vivre à New York pour elle. C’est bien d’avoir une histoire comme ça !

Entretien avec Brigitte Cornand, cinéaste. Réalisé le 21 Mars 2008 par Christiane Terrisse

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Une Réponse to “Interview de Brigitte Cornand”

  1. aubedelune said

    très belles paroles !!! Merci !

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