Apprendre de l'artiste

"De l'art, nous avons à prendre de la graine" J. Lacan

  • Apprendre ?

    "(...) le seul avantage qu'un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c'est de se rappeler avec Freud qu'en sa matière, l'artiste toujours le précède et qu'il n'a donc pas à faire le psychologue là où l'artiste lui fraie la voie" Jacques Lacan, Autres écrits, Hommage fait à Marguerite Duras, p192.
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RIEN DE PERSONNEL : Quel programme!

Posted by eduasca sur 23 octobre 2009

Le cinéma Le Cratère à Toulouse a invité des psychanalystes de l’Ecole de la Cause freudienne à la projection du film de Mathias Gokalp, le jeudi 22 octobre 2009 à 20h45. Cette invitation fait suite à une collaboration étroite avec le cinéma depuis plusieurs années dans le cadre du Séminaire « Apprendre de l’Artiste » à l’initiative de Christiane Terrisse et inscrit parmi les activités de l’Association de la Cause freudienne Midi-Pyrénées. Un débat très riche a eu lieu ensuite, animé par Christiane Terrisse, Florence Nègre et Eduardo Scarone, avec tous ceux qui ont voulu y participer, dans une salle comble. Remercions ici M. Yves-Claude Marie, directeur du cinéma Le Cratère pour sa chaleureuse invitation.


http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18905621&cfilm=140331.html

« Inspirer la folie en gardant la raison »♫♪

Le programme promu par le discours actuel de l’évaluation est acéphale. Chacun le met en œuvre, mais il semble conduit par l’intention de personne. Il balaye le temps qu’il faut pour comprendre au profit d’une anticipation des résultats, sans qu’aucune conclusion ne puisse advenir. Inscrit désormais dans la vie quotidienne des entreprises humaines, un tel programme exige des protocoles de bonne pratique, des surveillances réciproques, des manipulations calculées, des trahisons fratricides. Le ravage que ce programme produit est celui qui compromet le sujet dans le processus de sa propre éviction, soit une abjection, ou, pour emprunter l’élégance caustique de Mathias Gokalp, une « sommation irrespectueuse » (Cf. texte de Vicomte Victor-Marie Hugo mis en musique par Alexis-Emmanuel Chabrier). Son premier long-métrage, « Rien de personnel » (France 2009), nous introduit dans la scène même de ce huis clos infernal dans lequel chaque sujet sombre à sa manière. Pas de sens à trouver dans le travail, chacun s’évertue simplement à tenter de défendre sa place, son poste, avec les armes pipées du programme lui-même. Au fond, il s’agit bien de jouer une drôle de comédie funeste.
« Je préfère l’ironie au cynisme, et j’aime les films qui sont généreux avec les personnages. » (M. Gokalp, Tchat Libération.fr du 29 septembre 2009)
Le film, construit de façon originale en plusieurs séquences qui répètent le déroulement d’une même soirée proposée par une entreprise pharmaceutique à ses cadres, questionne directement la subjectivité de chacun. Il interroge la manière dont le récit véhiculé par les images produit un effet de leurre, de partialité. « Le monde de l’entreprise où l’individu est «atomisé» me semblait réclamer un traitement du récit qui met en cause la subjectivité traditionnelle. » (M. Gokalp, Tchat Libération.fr du 29 septembre 2009) dossier de presse

Il s’agit concrètement d’un défi pour le psychanalyste de se situer, et d’inventer sa pratique, dans ce monde envahi par le pur semblant. Il ne le peut qu’en faisant valoir encore l’intransigeante subversion propre au sujet à une époque où la consommation l’emporte sur tout autre valeur. Le psychanalyste du XXIe siècle ne peut s’avancer qu’avec les armes que J. Lacan a forgés, dans une intuition guidée par la lecture attentive qu’il faisait de notre modernité, qui réduit la valeur de l’humain et prône l’interchangeabilité possible de chacun, considérée du seul point de vue du rôle qu’il joue. La logique du chiffre, produit l’affolement d’un dispositif évaluateur de ce qui est appris, rangé, de ce qui stagne dans la connaissance. Il s’agit d’une religion du bonheur qui produit le malheur par le séquençage des conduites humaines et l’entraînement visant à la recomposition, au réangencement de ces conduites au profit exclusif d’une bonne performance de l’entreprise. Quant au psychanalyste, il ne peut se tenir dans cette époque qu’en affirmant une pratique de l’interprétation qui ne vise pas une rectification comportementale (comme le dressage violent du coatching le prône, admirablement incarné dans le film par Jean-Pierre Darroussin), mais une rectification subjective. Cette voie, emprunte à la logique même de la production d’un psychanalyste les coordonnées qui lui permettent de s’appuyer sur ce qui s’acquiert de ce qui change, une rectification produite par le fait d’entendre chez chacun le rendez-vous qu’il a avec sa propre singularité.

« Le sujet du film m’a été inspiré par des amis comédiens qui, pendant leur période de chômage, coachaient des cadres d’entreprises. Ce qui m’intéressait dans leur récit, c’était de voir ces comédiens au statut précaire, souvent très mal payés, qui affrontaient des cadres mieux payés qu’eux, mais victimes d’un type différent de précarité. » (M. Gokalp, Tchat Libération.fr du 29 septembre 2009)

« Rire étant si jolie,
C’est mal. Ô trahison
D’inspirer la folie,
En gardant la raison ! »

Texte de la « Sommation irrespectueuse » : Vicomte Victor Marie Hugo (1802 – 1885) (premier quatrain)
Mise en musique : Alexis-Emmanuel Chabrier (1841-1894)

« Toute évaluation est un contrat de confiance. Le contrat, c’est ici : « Élaborons ensemble la méthode de ton évaluation. » Quand le signifiant de l’Autre se pose comme la loi, vous pouvez vous révolter contre, mais quand on vous entraîne dans le contrat de confiance – et comment résister à celui qui dit : « Je ne te veux aucun mal, je te demande seulement de me communiquer le texte de ce que tu peux dire de toi-même, tu seras pesé selon le critères que toi-même auras définis » – quand on réussit à compromettre le sujet dans le processus de sa propre exclusion, quand on l’aveugle ainsi sur ce qu’on lui soustrait, alors c’est l’abjection. »
Voulez-vous être évalué?  Entretiens sur une machine d’imposture.
Essai.
Jacques-Alain Miller & Jean-Claude Milner
Coll. Figures – Grasset & Fasquelle éditeurs
mai 2004

Eduardo Scarone
novembre 2009

Réactions à la sortie du film :

http://www.dailymotion.com/video/xaao1v_reactions-a-la-sortie-de-rien-de-pe_shortfilms

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2 Réponses to “RIEN DE PERSONNEL : Quel programme!”

  1. eduasca said

    « title= »ENTRETIEN AVEC MATHIAS GOKALP
    source : http://www.commeaucinema.com/notes-de-prod/rien-de-personnel,134862-note-70343

    Quel a été votre parcours avant ce premier long métrage ?

    J’ai décidé très tôt de faire du cinéma. J’étais un enfant et un adolescent cinéphile. Ce sont les Marx Brothers qui ont décidé de ma vocation. Tous les ans, il y avait une programmation à Paris, j’allais voir et revoir leurs films. Après, évidemment, j’ai découvert d’autres choses… Lorsque j’étais à la fac, j’ai réalisé des films expérimentaux autoproduits. C’était la seule manière pour moi de faire des films pas chers, sans rien savoir de la technique : peindre directement la pellicule, raconter des histoires à partir d’images fixes. J’ai ensuite fait des études de réalisation à l’Insas, l’école de cinéma de Bruxelles. J’y suis resté quatre ans. De retour en France, j’ai réalisé trois courts- métrages. Le premier, Mis-temps, doit beaucoup à mon passage en Belgique, à une certaine tradition du cinéma réa- liste, documentaire et social. Il raconte la vie d’une jeune caissière qui a du mal à joindre les deux bouts. Puis j’ai réalisé Le Droit Chemin, où j’ai, pour la première fois, travaillé sur un récit plus formel et moins naturaliste.

    Rien de personnel a été tourné en pleine crise économique mais a été écrit bien avant.

    Avec Nadine Lamari, la scénariste, nous avons entamé l’écriture du film au moment où le cours des bourses mondiales était au plus haut. Déjà à l’époque, on licenciait à tour de bras, pour d’autres motifs. Les rapports sociaux décrits dans Rien de personnel sont ceux d’une économie de marché ; la croissance ou la décroissance ne changent pas vraiment les choses, même si la crise est un facteur aggravant de précarité. La séquestration du patron dans le film s’est finalement révélée prémonitoire, mais c’est une scène qui nous a été inspirée par des événements des années soixante-dix.

    Pourquoi avoir choisi un sujet aussi difficile pour un premier long métrage ?

    Beaucoup de longs-métrages de jeunes auteurs sont à la première personne. De mon côté, j’avais plus besoin de voir comment va la société que de m’exprimer sur ma propre intimité. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a «rien de personnel» dans le film. Votre propre vie finit toujours par vous rattraper. Quand on parle du monde, on parle de soi.

    La maladie du travail abordée dans le film est-elle un «mal français» ?

    Travailler est une vraie souffrance. On ne le dit pas assez. Les gens le vivent en silence, tous les jours, c’est d’une très grande violence. Il ne faut pas confondre le travail qu’on fait pour gagner sa vie, et celui qu’on fait par plaisir, pour laisser une trace de soi et de son existence. Ça devrait être une seule et même chose, mais en Occident, pas seulement en France, les gens ont rarement le choix.

    Vous êtes-vous documenté sur la question ?

    Nous nous sommes appuyés sur quelques textes, «La misère du monde» de Pierre Bourdieu, «Les carnets d’un inspecteur du travail» de Gérard Filoche. Sur des films aussi, LA VOIX DE SON MAÎTRE de Nicolas Philibert et Gérard Mordillat. Et puis j’ai rencontré des représentants syndicaux qui avaient traversé des périodes de crise dans leur entreprise, aussi bien que des consultants chargés de restructurations «musclées»… Je leur ai fait lire le scénario en cours de route. Le film est plus réaliste qu’il n’en a l’air. Parmi les spectateurs «test» à qui j’ai montré le film en cours de montage, les plus réceptifs sont des salariés de grandes entreprises, qui identifient tout très vite et très facilement, et que le film fait rire.

    Le film est construit sur le principe de la répétition de scènes avec des points de vue différents et complémentaires. Pourquoi ce choix de structure en forme de «poupées gigognes» ?

    La répétition des scènes dans le film ne répond pas exactement à une logique de points de vue. Certes, chaque partie du film raconte la soirée de l’un des protagonistes, mais pas tout à fait. Par ailleurs, les axes de caméra et les prises elles-mêmes sont globalement identiques d’une partie à l’autre. J’avais justement envie de remettre en question ces principes de subjectivité, parce que c’est elle qui sert à justifier la souffrance des individus dans une société, leur incapacité à s’intégrer, etc… Dans Rien de personnel, les personnages s’attribuent les uns les autres les causes de leurs malheurs, mais en réalité les places sont interchangeables et le malheur ne vient pas de l’individu, mais du système dans lequel il évolue. La structure du récit permet de basculer à chaque fois le rôle des personnages : la victime prend la place du bourreau, le traître celui du héros, etc… Ce qui ne veut pas dire que tous les comportements se valent et qu’il n’y a pas de vrais salauds. Mais cette structure permet de voir la logique des choses, plutôt que de donner des bons et des mauvais points. Et puis c’est un outil dramatique qui réserve de nombreux effets de surprise.

    En tant que scénariste, puis réalisateur, est-il réjouissant de jouer avec la perception tronquée des spectateurs?

    C’était surtout un casse-tête. Par ailleurs, je n’aime pas trop l’idée de manipulation du spectateur ; il y a des retournements, des rebondissements et de la rétention d’information, mais une fois passées les dix premières minutes du film, le spectateur est bien averti que toute image est douteuse. S’il est manipulé, c’est dans un sens noble, parce qu’il accepte le jeu qu’on lui propose.

    «Voir sans être vu» est une position particulièrement fréquente de vos personnages.

    C’est venu petit à petit au scénario, puis à la mise en scène, sans que j’en sois conscient. Lorsque je m’en suis rendu compte, à force de poser ma caméra à la place de tel personnage pour observer tel autre, ça m’a semblé être une figure significative du travail en entreprise : tout le monde surveille tout le monde. C’est un mode d’existence en soi.

    Quelle serait la solution pour que chaque salarié ait accès au «bonheur» dans le travail ?

    On vit dans une société qui pousse les gens à travailler plus, en leur promettant plus de biens de consommation. Mais on n’a pas besoin de plus. On est dans l’hyperproduction, dans la volonté de croissance, de bénéfices. Or, fondamentalement, le sens humain est ailleurs.

    Rien de personnel est-il un film politiquement et socialement engagé ?

    Je ne crois pas tellement à la capacité de changer le monde qu’aurait le cinéma. J’essaie de décrire ce que je vois objectivement, et je pense que lorsqu’on essaie d’être objectif sur certaines questions sociales, on finit par prendre parti malgré soi. Quand on demandait à Suso Secchi D’Amico, la scénariste italienne, d’expliquer comment un grand aristocrate comme Visconti pouvait faire des films aussi engagés, elle répondait qu’il essayait simplement de faire des films vrais, de dire la vérité des choses. Éventuellement, c’est peut-être là que se situe le militantisme et l’idéologie : j’essaie de proposer une image du monde différente de celle que proposent massivement de nombreux films commerciaux. L’idéal, ce serait d’être aussi militant et aussi distrayant qu’un dessin animé des studios Disney, par exemple.

    Ce film est-il un cri d’alarme et une mise en garde adressés autant aux salariés qu’aux chefs d’entreprise ?

    Encore une fois, je ne crois pas que ce soit mon rôle. Au mieux, j’aimerais que ma façon de filmer ou de raconter des faits assez simples leur fasse perdre leur caractère d’évidence. Rien ne me déprime plus que le fatalisme du «c’est comme ça», «ça a toujours été comme ça», et l’aveuglement qui s’ensuit.

    Votre film peut-il avoir un effet catalyseur sur des salariés malmenés par leurs supérieurs et leur redonner espoir pour défendre leur cas ?

    Ce qui me rendrait vraiment heureux, ce serait que des gens étouffés par leur travail trouvent le courage, le soir, après leurs dix heures de boulot, d’aller quand même voir un film qui parle encore du travail et qu’ils y prennent du plaisir.

    Le sujet du

    film a-t-il «effrayé» plus d’un producteur par son aspect inclassable ?

    Je travaille avec Antoine Rein et Fabrice Goldstein, mes producteurs, depuis près de dix ans, et ils connaissent bien mon univers. Tout ce qui est atypique fait peur à certains et en attire d’autres. Le projet a rencontré beaucoup d’enthousiasme, tant du côté des comédiens que des financements.

    Quelles ont été vos références cinématographiques pour ce film ? Je ne travaille pas en référence à tel ou tel film.

    Je travaille sur un projet qui porte sa propre forme et vit sa propre vie. En cours de route, on rencontre des situations auxquelles d’autres ont été confrontés avant vous, et dont les solutions peuvent vous aider. On va chercher chez les classiques ! Pour Rien de personnel, je me suis appuyé sur les films d’Alain Resnais, dont la plupart sont formels et sociaux, et que j’admire. Et puis, de façon plus pratique, Au Feu Des Pompiers de Milos Forman, qui présente une unité de temps et de lieu. J’aime énormément l’humour des films tchèques, la tendresse dans la description chronique d’un groupe ; je trouve leur traitement exemplaire.

  2. eduasca said

    http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces/rien-de-personnel,134862
    http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces/rien-de-personnel,134862-video-16022
    http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces/rien-de-personnel,134862-video-16023
    http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces/rien-de-personnel,134862-video-16024
    http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces/rien-de-personnel,134862-video-16025
    http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces/rien-de-personnel,134862-video-16026

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