Apprendre de l'artiste

"De l'art, nous avons à prendre de la graine" J. Lacan

  • Apprendre ?

    "(...) le seul avantage qu'un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c'est de se rappeler avec Freud qu'en sa matière, l'artiste toujours le précède et qu'il n'a donc pas à faire le psychologue là où l'artiste lui fraie la voie" Jacques Lacan, Autres écrits, Hommage fait à Marguerite Duras, p192.
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Les temps de l’oeuvre, par Christiane Terrisse

Posted by vrdriguez sur 26 avril 2003

Niki de Saint Phalle fit don à la ville de Nice en Octobre 2001 de 63 peintures et sculptures, 112 oeuvres sur papier et de nombreux documents originaux, elle mourut à San Diego le 21 mai 2002. L’exposition organisée, cette même année, par le Mamac de Nice rendit hommage à une femme du XX ème siècle qui a su par sa pratique transformer sa douleur de sujet en art.

Elle avait choisi pour présenter toutes les phases de son travail la ville qui, selon elle, marquait le début de sa vraie vie : «  En 1952, j’avais alors 22 ans je sortis d’une clinique psychiatrique de Nice après avoir subi 10 électrochocs et un traitement à l’insuline. Ce séjour me fut profitable, je me mis à peindre avec acharnement et pris la décision d’abandonner la mise en scène et l’art dramatique que j’avais commencé à étudier pour me consacrer à la peinture. » (Mon secret)

Plusieurs écrits autobiographiques éclairent une oeuvre souvent réduite à la luminosité plantureuse des Nanas . La dimension ludique, esthétique, érotique aussi des figures féminines aveugle le spectateur, à contresens de ce que Niki nomme ses sources « ma vie a commencé dans l’asile. J’ai découvert la folie et la guérison : le travail »

Bien après le décés de ses deux parents elle décide de relater L’été des serpents,celui de 1942, qui a joué un rôle déterminant dans sa vie « Mon texte est le cri désespéré de la petite fille ». Cet ouvrage est publié en France par les Editions de la Différence en 1994. Entièrement manuscrit il se présente comme une longue lettre adressée à sa fille Laura. En couverture une tête de mort noire et blanche, surmontée de quatre fleurs multicolores image la mutation du trauma en création, tandis qu’en première de couverture un serpent enserre le titre Mon secret.

En 1999 les éditions Acatos publient le premier volume de Traces, une autobiographie en couleurs réalisée par l’artiste et relatant ses souvenirs de 1930, date de sa naissance, à 1949 date de son mariage avec Harry Mathews.( Un second volume annoncé pour 2000 est ajourné jusqu’au règlement de la succession.)

Nous allons tenter de cerner quelle place occupent ces écrits, ce qu’ils nous font savoir de la vie de leur auteur mais aussi ce que ce savoir remanie quant à la perception du travail de l’artiste.

Née au lendemain de la grande crise de 1929 qui ruina sa famille, deuxième enfant d’un jeune couple franco-américain Agnés de Saint Phalle changera de prénom à son retour de la Nièvre où elle avait passé ses trois premières années chez ses grands parents maternels « C’est Papa qui avait voulu qu’on me prénomme ainsi, en souvenir de la première jeune fille qu’il avait aimée. Mais lorsque j’eus trois ou quatre ans, Maman me rebaptisa Niki » (p 49, Traces, éditions Acatos, Lausanne, 1999)), elle adoptera ce prénom pour signer son travail, mais de cette précoce séparation subsiste une plainte (p 15) « Maman, Maman, où êtes vous? Pourquoi m’avez-vous laissée? Qu’ai-je fait de mal?Vous reverrai-je un jour? Chaque femme était vous, ou bien c’est vous qui étiez toutes les femmes. Maman!où êtes vous? ».

La division restera sa marque, on trouve dans Traces un auto-portrait biface de Janus féminin, noir ou couleur, légendé de questions « Suis-je folle? Dérangée? Bonne à interner? Cinglée? Le suis-je vraiment? »; cette image du sujet barré se répète dans une sculpture récente représentant la mère-fontaine, entre sourire et larmes. De la mère et fille se transmet le moteur d’une exigence «Maman, vous vouliez être fière de nous…Maman, j’ai conquis le monde pour vous. Vous êtiez la mère dont j’avais besoin. Je suis une guerrière »,le goût de la séduction, « D’elle j’ai retenu bien des choses qui m’ont donné beaucoup de joies. Mon goût de la mode, des habits, des chapeaux, du maquillage, des miroirs. » mais également une profonde dysharmonie intérieure, entre révolte et culpabilité « Je n’acceptais pas les frontières que Maman voulait m’imposer du seul fait que j’étais une femme. Je les franchirais et pénétrerai dans le monde des hommes »(p 90). Récusant le destin de gardienne d’un foyer elle paiera très cher son choix « J’ai payé très cher ma passion pour l’art. Pour elle j’ai fait la pire des choses qu’une femme peut faire : j’ai abandonné mes enfants…Ce sentiment de culpabilité je le ressens encore aujourd’hui. J’adorais mes enfants »(p 90).

La voie indiquée par la mère s’avérant impraticable Niki choisira d’autres modèles dont son oeuvre porte la marque : L’oncle Fal adorait l’astrologie, la divination et les cartes, La tante Joy adorait les cartomanciens, le jardin des Tarots construit entre 1978 et 1996 donnera forme monumentale à cette orientation vers l’ésotérisme. La tante Marie Louise qui tira sur son amant inspire directement la série des tirs inaugurée en 1961 par le portrait of my lover composé d’une chemise d’homme surmontée d’une cible « J’ai tiré sur des tableaux parce que tirer me permettait d’exprimer l’agressivité que je ressentais. Un assassinat sans victime…C’était un moment de vérité » (L’aventure dune donation, Gilbert Perlein, catalogue Mamac Nice, 2002, p 17)

Cet amour de la vérité s’origine dans l’expérience inaugurale du « mensonge de la conduite perçu par l’enfant jusqu’au ravage » (J Lacan, Ecrits, p 579), expérience restée secrète jusqu’en 1992 mais qui influence sa production artistique. La forme insistante du serpent infiltre de sa sinuosité le tracé de toutes les majuscules de ses écrits et apparaît dans maintes sérigraphies; en 2000 elle projette d’entourer d’un mur-serpent le jardin Califa en Californie.

La première rencontre avec les deux serpents entrelacés fascine la spectatrice « Etait-ce la mort ou la danse de la vie?…j’étais devenue serpent », quand son frère Jean, le tourmenteur, glisse un serpent mort dans son lit elle cherche secours auprés de son cousin « il a vu l’horrible chose et l’a jetée par la fenêtre. Je l’ai supplié de me laisser dormir dans son lit…calmée je passais la nuit dans ses bras » mais quand « ce même été, mon père glissa sa main dans ma culotte comme ces hommes infâmes dans les cinémas qui guettent les petites filles…il y eut plusieurs scènes de ce genre ce même été…L’été des serpents fût celui où mon Père, ce banquier, cet aristocrate, avait mis son sexe dans ma bouche» l’afflux d’affects contradictoires désoriente l’enfant « honte, plaisir, angoisse et peur me serraient la poitrine» et l’amour pour le père « se tourna en mépris. Il avait brisé en moi la confiance en l’être humain ». La haine pour le père s’étend à tous les hommes potentiellement violeurs et c’est la société dans son ensemble dont l’hypocrisie est démasquée. Sa révolte passe par le vol, le désir de scandaliser, la déclaration d’athéisme, l’injure à Dieu « J’ai développé un rapport passionnel avec Dieu (lui aussi était un Père). En allant communier je l’injuriais avec tous les gros mots que je connaissais entrecoupés de phrases d’amour ». Dans son film Daddy en 1972 elle inclut dans le décor un crucifix orné d’une carotte -sexe et d’une tête de mort et signale que face à l’indignation générale « Seule ma mère, quelques rares critiques et Jacques Lacan prirent ma défense ».

Ce nouveau savoir remanie sa perception du monde mais elle choisit de le taire « mon silence était une stratégie de survie…mais en même temps il était désastreux pour moi car il m’isolait tragiquement du monde des adultes ».Cette rupture ne cessera pas et le monde de l’enfance restera ce paradis perdu que l’art permet de recréer pour d’autres à travers des constructions dans lesquelles on peut jouer: Le Golem de Jérusalem (1971), Le Dragon de Knokke-le Zoute (1973), Gila à San Diego (1996), à faire peur : King Kong de los Angeles (1963), que l’on peut même habiter : L’impératrice du jardin des tarots en Toscane (1986).

Ce qui ne peut se dire va se montrer, s’inscrire sur le corps « Je pris l’habitude de ronger ma lèvre supérieure. C’était un véritable tic. Vingt ans plus tard j’avais tellement maltraité ma bouche que je m’étais crée une deuxième lèvre. Je portais ma honte sur le visage », la chirurgie réparera cette blessure visible mais d’autres symptômes viendront, migraines, crises de rhumatismes, arthrite rhumatoïde, jusqu’à cet abcés pulmonaire dû à plusieurs années de travail avec le polyester et dont elle mourra.

La fréquentation de la psychiatrie ne constituera pas un lieu d’adresse « Ce qu’ils faisaient ressortir avant tout, à mon profond désarroi, c’était l’ambivalence de la petite fille, qui aurait provoqué la situation », même lors de l’hospitalisation à Nice quand elle montre au docteur Cossa la tardive lettre de confession de son père elle ne rencontre qu’une fin de non recevoir « Il prit une allumette et la brûla. Il me dit « votre Père est fou. Rien ne s’est passé. Il invente. La chose est impossible. Un homme de son milieu et de son éducation Religieuse ne fait pas cela » Elle attribue cette réaction à la solidarité masculine et à l’influence de la théorie freudienne « Freud aussi pensait que toutes ces femmes qui se plaignaient d’inceste étaient hystériques. »

Faute de la distinction entre hystérie et féminité elle restera prise dans un rapport douloureux à son propre sexe et seule la collaboration artistique avec Jean Tinguely, rencontré en 1956, lui permettra de donner forme à cette plainte secrète.

La Mariée sous l’arbre, datée de 1963, Vénus et surtout Marylin en 1964 mettent en scène des figures du féminin marquées d’horreur et de dériliction, l’hétéroclite des matériaux renvoie au morcellement de l’image, la position de gisante de la Mariée exangue contraste avec la luxuriance de l’arbre vivant et coloré; Marylin, sex-symbol, n’est qu’une femme-tronc difforme décorée de fleurs mortuaires, de baigneurs en plastique et assaillie par un fauve et un cochon noirs. A mi-chemin entre les corps mutilés de Louise Bourgeois et les accumulations de chimères à poils et plumes d’Annette Messager, Niki de Saint Phalle objecte à toute vision phallicisée du corps féminin et récuse la récupération féministe de son travail de mise à mal des semblants.

La très médiatique série des Nanas, emblématique d’une vision triomphante du corps féminin s’ouvre en 1966 par l’installation à Stockholm de la Nana couchée(Hon), monumentale sculpture accueillant de tout son corps le visiteur. Ces femmes toutes en courbes colorées seront reproduites en d’infinies variantes et deviendront la marque de fabrique de l’artiste, sa déclaration volontariste d’optimisme, Elle glorifie des formes rebondies, maternelles et souligne la réconciliation avec la figure d’une mère séduisante : La Toilette, en 1978, présente comme le dessin de la page 109 de Traces Maman en train de se maquiller devant sa coiffeuse au miroir.

En 1978 débute l’aventure du Jardin des Tarots dont la pièce maitresse, L’impératrice, fut son habitat pendant les années de construction : « mon lit était dans un sein, la cuisine dans l’autre sein, et son ventre était mon atelier-salon-salle à manger » (Revue Beaux Arts, numéro 159, Aout 1997, p 52, dossier : Niki tire les cartes du Jardin des Tarots, p 52) De cette forme tutélaire et protectrice Niki énonce : « Je voulais inventer une nouvelle mère, une déesse mère et dans ses formes renaître » signifiant ainsi la fonction réparatrice de sa création succédant à la catharsis de sa révolte. Elle consacrera ensuite ses forces à la défense des minorités culturelles et à la lutte contre le sida, ouvrant ainsi son « malheur privé » à l’universel.

Lire l’oeuvre de Niki à partir de ses propres écrits permet d’en saisir la logique, entre l’instant de voir du trauma, à travers le temps pour comprendre des diverses phases du cheminement artistique jusqu’au moment de conclure par une réconciliation avec sa propre histoire. Le nouage de l’amour et du travail dans la relation avec Jean Tinguely donna naissance à une production attachante mais l’accent réparateur final couvre le réel du voile de la beauté, dans une glorification de « l’enfance généralisée » qui la met en phase avec les idéaux contemporains mais l’éloigne du savoir attendu d’une psychanalyse, au-delà de l’évident bonheur de vivre dont témoigne l’artiste.

Christiane Terrisse

Avril 2003

Le texte Mon Secret publié par les Editions de La Différence en 1994, n’est pas paginé certainement pour conserver la forme originale de lettre à Laura et ne pas séparer les dessins et l’écriture de l’auteur.

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